Mais où est donc passée Ségolène ?

Publié le par Désirs d'Avenir Rueil

segolene effrontee« Mais où est donc passée Ségolène ? Avez-vous des nouvelles ? » Sourire en coin et œil moqueur, le microcosme socialiste interpelle volontiers ainsi le journaliste de passage. C'est le petit jeu du moment. Faire mine de s'inquiéter de la brusque discrétion médiatique dont fait preuve depuis quelques semaines l'ex-candidate à la présidentielle de 2007. Pour un peu, ils prétendraient qu'elle leur manque, leur chère Ségolène, dont le dernier fait d'armes remonte au 5 décembre 2009. Ce jour-là, la présidente de Poitou-Charentes avait entamé sa campagne régionale tambour battant. Quelques coups de téléphone proposant cinq places éligibles aux centristes picto-charentais avaient suffi pour provoquer une sacrée perturbation dans les rangs des congressistes du MoDem, réunis à Arras. François Bayrou, sourire crispé, bouillait intérieurement. Encore un joli coup, signé Ségolène Royal. Depuis, la dame a comme disparu des écrans radars.


Et, en vérité, cela inquiète un peu les hiérarques du PS. Avec cette spécialiste émérite du vol en piqué, ils ne savent jamais à quoi s'attendre. Ses interpellations publiques composent autant de morceaux de bravoure qui émaillent une réputation déjà solidement établie de grande perturbatrice de la vie politique. Mi-novembre, c'est sur Dijon qu'était tombée la foudre ségolienne. Telle Jeanne d'Arc exigeant la reddition d'une citadelle occupée par les Anglois, elle se rendit presque seule devant le palais des congrès de la capitale de Bourgogne pour exiger l'ouverture du pont-levis. Ce qui fut fait. « Si elle avait été un homme, nous en serions venus aux mains », avait lâché Vincent Peillon. Son ancien compagnon d'armes, qui avait omis d'inviter l'Athéna du Poitou-Charentes à participer à une réunion associant socialistes, écologistes et centristes, se dit aujourd'hui encore tout ébaubi par le « narcissisme » et l'ampleur du « surmoi » d'une femme qu'il dit « habitée par l'idée d'avoir un destin ». Il rend pourtant hommage « au courage hors pair » de cette personnalité « à la singularité absolue ».


Ségolène Royal, elle, ne demande jamais à ses interlocuteurs des nouvelles des dirigeants socialistes. Ce matin-là, la présidente de région prend à la gare Montparnasse le premier TGV pour Angoulême. Installée dans un wagon de 1ère classe, où des cadres lisant Le Figaro l'observent du coin de l'œil, elle jette un regard sur le programme de la journée qui doit l'emmener en Charente, dans le sud du département. Sa campagne régionale paraît s'annoncer sous les meilleurs auspices. Les sondages lui sont favorables et permettent d'envisager une réélection dans un fauteuil. Partir favorite – ce ne fut le cas ni lors de la présidentielle de 2007 ni lors du congrès socialiste de Reims, un an plus tard – voilà qui la change. Pas de relâchement, pour autant, à attendre de sa part. « Mon mandat, c'est un temps plein », insiste-t-elle.


TOUTE POUR SA RÉGION

Ce scrutin des 14 et 21 mars déterminera la suite de sa trajectoire politique. Non seulement, la victoire est indispensable, mais le résultat final sera examiné à la loupe. Comme en 2004, elle compte sur sa performance en Poitou-Charentes pour faire décoller sa popularité et se placer en orbite pour les primaires socialistes de 2011 qui désigneront le candidat à la présidentielle de 2012 et qui, contrairement aux précédentes, seront « ouvertes ». Cela signifie que voteront non seulement les adhérents du PS mais tous les citoyens qui en feront la demande, comme aux États-Unis ou en Italie. Alors que la plupart des autres présidents socialistes sortants souffrent d'un cruel manque de notoriété, la star des régionales – elle n'a rien contre ce titre – assume sa décision de se replier sur ses terres. « Dès lors que j'ai, volontairement, décidé de ne pas avoir de visibilité nationale, je ne vois pas pourquoi je me préoccuperais du bruit de fond que certains entretiennent », fait-elle valoir.


Reste que ce « bruit de fond » risque de devenir assourdissant. Ses coups d'éclat, outre qu'ils irritent les ténors socialistes – mais cela, Ségolène Royal aurait plutôt tendance à le considérer comme un bon signe – ne paraissent guère porter leurs fruits. La Madone des sondages est devenue la mater dolorosa des études d'opinion qui, semaine après semaine, la placent – loin – derrière Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn dans la course à l'Élysée. Gaël Sliman, directeur du pôle opinion de BVA, enfonce le clou. « Cette stratégie basée sur le ressort provocation-victimation est très efficace sur le plan de la médiatisation. Elle lui offre une visibilité exceptionnelle par rapport aux autres socialistes, mais elle lui coûte très cher en termes de popularité et apparaît en définitive résolument contre-productive. » Fermez le ban.


« MA STRATÉGIE EST HORS NORMES »

Ségolène Royal serait-elle devenue une cause désespérée ? Les apparences ne jouent certes pas en sa faveur mais l'ex-candidate conserve un réel impact dans l'opinion et – cela n'est plus à démontrer – une capacité de nuisance inégalée. Voilà pourquoi les dirigeants socialistes, même s'ils se gaussent, restent sur leurs gardes. Curieusement, pas un ne se hasarde à parler d'elle au passé. Tous conservent en mémoire l'énergie avec laquelle elle a remonté la pente – pour échouer d'extrême justesse, et dans des conditions restées troubles – dans sa tentative de conquérir le parti, fin 2008, face à Martine Aubry. Leur grande peur ? Que Ségolène se présente en 2012 quoi qu'il arrive.


Des conjectures concernant sa situation dans l'opinion et des supputations sur ses capacités de rebond, Ségolène dit se moquer… royalement. « Ma stratégie est hors normes, mais elle correspond à l'évolution de la politique », affirme-t-elle. Qu'on se le dise : elle préside le Poitou-Charentes. Cela suffit – pour l'heure – à son bonheur. A sa descente du train, elle s'est engouffrée dans la Renault Laguna qui l'attendait. A l'avant, le garde du corps qui la suit dans tous ses déplacements s'est installé à côté du chauffeur. Direction Barbezieux-Saint-Hilaire, non loin de Jarnac, la ville natale de François Mitterrand, où elle doit rencontrer les maires du canton, majoritairement de droite. Autour de la grande table dressée dans la salle des fêtes, une ancienne ferme viticole, Ségolène Royal écoute. La patronne du conseil régional sait aussi faire de la politique au ras des pâquerettes.


PIROUETTE MITTERRANDIENNE

On cause financement de l'apprentissage, « emplois-tremplin » pour lancer des commerces en zone rurale ou attribution d'aides pour l'installation d'une chaudière à bois ou de capteurs photovoltaïques, grande cause ségoléniste s'il en est. Le ton est patelin, loin des brusques inflexions qui, parfois, traversent sa voix. Un peu plus tôt, devant les imposants alambics charentais en briques et en cuivre datant du début du siècle dernier, elle avait évoqué François Mitterrand, « qui faisait souvent le parallèle entre les rythmes de la politique et le cognac, qui exige une double distillation ». « Voyez, je me bonifie en passant une deuxième fois dans l'alambic », avait-elle glissé. Inutile de vouloir croire que l'allusion concernait non pas les élections régionales mais la prochaine présidentielle. La dame, qui connaît ses classiques, s'en était tirée avec une bonne vieille pirouette mitterrandienne : « Il faut laisser le temps au temps. »


A l'heure de l'apéritif – soda-cognac ou jus de fruit-cognac pour tout le monde – on parle de la campagne régionale. La présidente n'est pas mécontente des derniers tours qu'elle a joués « à tous ces conformistes » qui se sont moqués d'elle lorsqu'elle a provoqué François Bayrou au milieu de son congrès. Quelques jours auparavant, les militants du MoDem de Charente-Maritime n'ont-ils pas majoritairement accepté la proposition qui leur était faite ? Rue de Solférino, on a préféré jouer profil bas en assurant qu'il s'agit d'une « démarche individuelle ». « Le PS devrait me suspendre ! », lance avec une pointe de jubilation l'ancienne candidate à la magistrature suprême, persuadée de posséder « un temps d'avance ». « Au fond d'eux-mêmes, les dirigeants du parti savent que j'ai raison et que ma façon de faire correspond à ce que les électeurs attendent. D'ailleurs, la prochaine fois, ils feront comme moi. » Alors que dans la plupart des autres régions, les listes socialistes sont monocolores, Ségolène Royal a également enrôlé des élus écologistes sortants et deux dirigeants syndicaux, qui se sont illustrés dans les conflits sociaux durs qu'a connus la région à Chatellerault (New Fabris) et Cerizay (Heuliez). Parmi les communistes, la présidente de région compte aussi des supporteurs. Paul Fromonteil, figure régionale du PCF, et qui fut longtemps le secrétaire particulier de Georges Marchais, se dit désolé que « les camarades n'aient pas fait alliance au premier tour avec Ségolène ».


L'ouverture à la mode Royal incommode cependant un certain nombre de socialistes du cru. Ils font remarquer que l'hospitalité dont fait preuve la présidente en court-circuitant les instances du PS dénature les listes telles qu'elles ont été adoptées par les adhérents. Publiée fin janvier, une lettre ouverte collective lui reproche de « brouiller un peu plus les repères de chaque militant de gauche ». Les signataires objectent que le « débauchage » d'écologistes voire de communistes rendra plus difficile l'union au second tour et que le flirt avec le MoDem, faiblement implanté dans la région, n'est pas nécessaire pour l'emporter. Ce modus operandi, protestent-ils, permet de faire du Poitou-Charentes un lieu d'expérimentation au seul bénéfice de la stratégie personnelle de la présidente dans la perspective des échéances de 2012.


« Le problème va bien au-delà du parti. En vérité, Ségolène Royal entretient un rapport parfaitement allergique avec toute organisation collective structurée, considère Pouria Amirshahi, proche de l'aile gauche du PS, patron de la fédération de Charente et membre de la direction nationale socialiste. Je suis toujours surpris par le fait qu'elle prend généralement ses décisions au dernier moment et respecte rarement son agenda. Il y a chez elle un curieux mélange de dame patronnesse dans ses manières d'être et d'anticonformisme, voire de tête brûlée, dans ses façons de faire. » En vérité, la présidente de Poitou-Charentes n'est guère contestée dans son fief. « L'ouverture au MoDem fait un peu tousser, mais Ségolène n'a pris personne en traître ; elle avait clairement annoncé la couleur. Moi, pour rien au monde je ne changerais de présidente de région », assure Michel Gourinchas, maire de Cognac et membre de l'aile gauche du PS, tout comme Pouria Amirshahi. Venu accompagner Ségolène Royal à Barbezieu, il se dit impressionné par « son énorme popularité ». Les nouveaux alliés de la présidente, de leur côté, semblent conquis. « A cause de son meeting du Zénith sur la fraternité, en septembre 2009 à Paris, et de l'accrochage de Dijon, je n'avais pas forcément d'elle une très bonne image, avoue Alexis Blanc, chef de file des centristes du MoDem ralliés aux listes Royal. Or j'ai découvert une personnalité très différente. Elle bosse beaucoup, c'est une très bonne tacticienne et elle sait exactement ce qu'elle veut pour la région. »


LA PASIONARIA D'HEULIEZ

Sauvé de la disparition avec l'aide du conseil régional, le poulet de race Barbezieux ne fait pas partie des grands symboles du bilan du premier mandat de Ségolène Royal en Poitou-Charentes. La présidente, visitant la ferme d'un éleveur qui a participé au renouveau de ce poulet d'élite « noir à crête rouge, fier de sa terre, fier de sa chair », aurait été bien capable d'en faire la mascotte de sa campagne. Elle a préféré mettre en avant d'autres « marqueurs » propres à être captés par l'opinion. Avec un rare savoir-faire, elle a su mettre en avant quelques repères symboliques afin de populariser son credo de la « croissance verte » et de la défense de l'emploi. Ainsi, elle est surtout devenue la Pasionaria d'Heuliez, ce qui lui permet de plaider simultanément ces deux causes. Cette entreprise lâchée par les grands constructeurs automobiles s'est lancée dans la production de véhicules électriques avec l'aide de la région, qui est devenue actionnaire. Lors d'une visite officielle, on a vu Ségolène Royal littéralement harceler Luc Chatel, alors ministre de l'industrie afin que, devant les photographes, il prenne place à son côté à bord de l'un des modèles pour lequel Heuliez réclamait une aide publique.


Elle a aussi mis en route un dispositif de microcrédits pour les personnes à faibles revenus (la région cautionne des prêts et prend à sa charge les intérêts). Sans oublier le « pass contraception » destiné aux lycéennes, contesté par le gouvernement mais que le Parti socialiste a décidé d'intégrer dans son programme national. A droite, on dénonce « une gestion solitaire et une majorité totalement silencieuse ». Faute d'avoir trouvé un bon angle de tir, on s'en prend surtout au talent manœuvrier de la présidente, quitte à déraper. Le secrétaire d'État aux transports Dominique Bussereau, chef de file de l'UMP en Poitou-Charentes, a dû s'excuser après avoir traité de « harkis » les responsables locaux du MoDem ralliés à la gauche.


FRANC FOU RIRE

On s'en doute, l'activisme de Ségolène n'indispose pas seulement à droite. Michèle Sabban, vice-présidente (PS) de la région Île-de-France et présidente de l'Assemblée des régions d'Europe se remémore, mi-amusée mi-agacée, le « spectacle saisissant, à la limite de la caricature, offert par Mme Royal lors du sommet de Copenhague, lorsque Arnold Schwarzenegger et Albert de Monaco venaient d'entrer dans l'ascenseur bondé du centre de congrès : j'ai alors vu Ségolène bousculer tout le monde pour monter elle aussi. C'est là que le « bip » de surcharge a retenti. Elle n'a pas bougé. Il a fallu que quelqu'un descende pour que les portes se ferment… Une autre fois, elle n'était pas contente parce que Jean-Paul Huchon, président de la région Île-de-France, était filmé à côté d'elle par les télévisions. Ça l'a mise en boule. »


Ces derniers mois, les manières volontiers flamboyantes mais parfois cassantes de Ségolène Royal ont provoqué le départ d'une partie de l'équipe avec laquelle elle avait mené, et failli remporter, la bataille du congrès de Reims. Car chez Ségolène Royal, les coups de grisou ne sont pas seulement médiatiques. Certains de ses anciens fidèles racontent qu'un jour de colère, elle se mit à jeter tout ce qui traînait sur les tables de son quartier général du boulevard Raspail. La feuille d'impôts d'une collaboratrice partie déjeuner et un flacon de parfum qui se trouvaient là finirent à la poubelle. Quant à Pierre Bergé, avec lequel elle eut maille à partir – la faute à une facture de 41 000 euros présentée par la société d'André Hadjez, le compagnon de Ségolène Royal, au titre d'une très controversée refonte du site Internet de Désirs d'avenir – il a choisi le camp de Vincent Peillon. L'ancien pdg d'Yves Saint Laurent prendra à sa charge les 8 000 euros mensuels du local « royaliste » du boulevard Raspail… jusqu'au printemps 2011. Les dépenses au titre de la présidentielle de 2012, en effet, sont comptabilisées à partir d'un an avant la date de l'élection. Il choisira alors quel candidat de gauche bénéficiera de ses largesses. De toute évidence, ce ne sera très probablement pas le même qu'en 2007.


« Au Parti socialiste, je peux compter sur beaucoup plus de gens qui me sont fidèles que vous ne le croyez. Jean-Louis Bianco, qui fut secrétaire général de l'Elysée sous François Mitterrand, ou de jeunes élus comme Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres, ou Guillaume Garot, le député-maire de Laval. Je ne suis pas sûre que Martine Aubry en ait autant », objecte Ségolène Royal dans la voiture qui la ramène vers Poitiers. Tout en contemplant la campagne charentaise à travers la vitre, elle éreinte d'une voix égale, presque neutre, ces hiérarques du PS auxquels elle dit « ne rien devoir, moins que rien ». « Des gens dont certains ne savent même plus pourquoi ils sont socialistes. » L'instant suivant, elle part dans un franc fou rire en assurant que, oui, ses adversaires ont raison de penser qu'elle est « capable de tout ». On se hasarde à poser la question qui, précisément, les taraude. Pourrait-elle concourir en 2012 contre le ou la candidat(e) investi(e) par le PS ? « Je ne me laisserai pas marcher dessus, prévient-elle après un instant de réflexion. Si les primaires ne sont pas correctes, s'il y a de la triche, je reprendrai ma liberté. Il pourrait y avoir des recompositions… » D'ici là, comment compte-t-elle rebondir après les régionales ? Ségolène Royal sait botter en touche. « On verra bien. Les choses finiront par se cristalliser. » Et puis, elle lance, regardant de nouveau dans le lointain : « Il n'y a pas de politique sans événements fracassants. » Tremblez, ténors socialistes !


Jean-Michel Normand
Source : Le Monde Magazine

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